L'affaire du siècle

ENTRETIEN AVEC JEAN-JACQUES BEINEIX

A propos de BD & Cinéma, et L'Affaire du siècle

 

Ludovic Graillat : Jean-Jacques Beineix, parlez-nous de votre parcours et de quelle manière êtes-vous arrivé à la bande dessinée ? On est plus familier du trajet inverse, à savoir un auteur de BD qui se dirige vers la réalisation comme Marc Caro ou Enki Bilal, mais votre parcours est plus étonnant...

Jean-Jacques Beineix : J'ai envie de vous dire que c'est ce que j'ai toujours fait. Par exemple, en ce moment j'écris un livre, j'ai aussi commencé à apprendre le piano il y a sept ans. Je vais vers la simplification... je retourne aux beaux-arts. Si on est méchant, on va dire que c'est par défaut que j'ai écrit le scénario de cette BD. Mais au fond, ce ne serait pas si méchant. Disons que faute d'avoir fait le film, il m'est venu l'idée de faire la BD. À ce moment là, je suis entré dans un autre univers qui m'a aspiré. J'ai toujours aimé le dessin et la peinture. J'ai toujours dessiné et je me suis toujours intéressé à la peinture et au coloriage. Déjà lors de mes études de médecine, je dessinais beaucoup. Cela dit je ne suis pas un très grand dessinateur ; mais le dessin me venait naturellement. Après avoir pas mal peint autrefois, je me suis remis à la peinture. Et plus le temps passe, plus je peins. Par peur du dessin, je suis allé directement vers le non-figuratif, alors que l'abstraction est plutôt la synthèse de tout. [...] L'école de cinéma de Lodz en Pologne, une des plus célèbres au monde, d'où sont sortis de grands metteurs en scène, forme d'abord ses étudiants au documentaire. Il y a une quinzaine d'années, j'ai vraiment découvert le documentaire. Aujourd'hui j'en fais encore, en plus d'en produire. Alors vous voyez, c'est un drôle de parcours. Mais ce n'est pas un parcours calculé ; je n'ai jamais fait de plan de carrière. Tout m'a toujours dépassé. J'ai gagné le gros lot et j'ai flambé la baraque. Et j'ai eu envie - encore une fois par le biais d'une rencontre - de me lancer dans la BD. J'ai rencontré Bruno de Dieuleveult (1) dont j'ai aimé les dessins. En une dizaine d'années, il y a eu plusieurs tentatives de montage du film - non pas que je n'ai pas réussi à monter le film... c'était pire que ça ! J'ai pratiquement monté le film ; j'étais à la veille de le tourner. Avec Bruno, on avait édité un story-board - un des premiers story-board édité je pense - et de fil en aiguille je me suis dit : « Au fond, qu'est-ce qui nous sépare de la BD ? » Pas grand-chose. En même temps, penser cela était certainement une forme d'inconscience. Si j'avais été conscient de tout ce qui sépare ou de tout ce qui peut séparer, dans l'esprit de certaines personnes, la BD et le story-board , je ne l'aurais peut-être pas fait. Mais cela aurait été dommage. À un moment, j'ai réussi à coincer Bruno de Dieuleveult et on est parti ensemble dans cette histoire. Le problème, c'est que je n'ai pas du tout envie de m'arrêter à tel point que j'ai créé un personnage, que j'ai déposé, et je ferai certainement un album. Mais le résultat sera un album extrêmement simple car je ne suis pas capable malheureusement de dessiner comme Bruno.

LG : Vous comptez donc faire un album de BD tout seul ?

Jean-Jacques Beineix : Oui. Mais je l'ai déjà fait... de manière anonyme. C'est un personnage sur lequel je travaille et que je développe qui ressemblerait au Professeur Nimbus qu'il y avait autrefois dans Le Figaro . Ce serait donc un personnage central qui juge le monde, qui le commente. Cette aventure tient autant de l'expression du personnage que du texte qui l'accompagne. Pour un cinéaste, lorsque vous avez des discussions avec des puristes de la BD, - ou un manque de discussion avec ces derniers -, qui commencent à mesurer (apprécier, connaître, envisager) les dessins de Bruno, ils tentent de vous amener vers des codes dont on ne devrait jamais sortir. Au bout du compte, il ne peut pas y avoir de discussion. En revanche, pour un cinéaste qui s'interroge sur le mouvement, sur le hors-champ, sur le cadrage, sur l'association d'une image avec une autre, sur ce que dit un dessin et ce qu'il ne dit pas, pourquoi est-il fort, ou ne l'est pas... de passer d'un média à un autre est une expérience d'un enrichissement sur lequel on pourrait écrire un livre qui serait passionnant. Le dessin m'a permis de mesurer une nouvelle fois la puissance de l'image. Ce qui peut paraître paradoxal pour un cinéaste car il devrait la connaître. Le cinéma, c'est de l'image animée. Néanmoins une image fixe peut avoir beaucoup de mouvement... c'est sans fin !

Je fais de la photo aussi. En fait je ne sais rien faire mais tout ça mit bout à bout fait une espèce de cuisine. Et je barbouille ! D'ailleurs, pour le deuxième album, j'ai aussi participé à la couleur aux côtés de Déborah, qui est peintre depuis que je la connais. On a fait cela ensemble, elle en majeur et moi en mineur. Et je n'ai qu'une seule envie, c'est de continuer.

LG : Faites-vous une différence entre l'écriture d'un scénario pour un film ou pour une BD ?

Jean-Jacques Beineix : J'ai écrit avant tout un scénario pour un film. Peu de metteur en scène écrive entièrement leur scénario. Ils ont souvent un scénariste avec lequel il travaille. J'ai toujours écrit mes scénarios, avec éventuellement des co-scénaristes. La plupart de ceux que j'ai écrit seul étaient des adaptations. Donc je partais du travail de quelqu'un d'autre... c'est vraiment le palimpseste. C'est une réécriture. Donc c'est un scénario qui a été écrit pour le cinéma et je l'ai écrit sept fois pendant vingt-trois ans. Je l'ai écrit la septième fois en le traduisant en anglais - en me faisant un peu aidé car je ne suis pas totalement bilingue. J'ai donc adapté le scénario avec le dessin en le simplifiant, en trouvant des raccourcis. En même temps, mes scénarios sont extrêmement écrits et visuels. Ce sont des images. On est arrivé à trouver avec Bruno de Dieuleveult une sorte de dialogue car c'est son métier que d'interpréter des scénarios en images. Ça c'est un peu compliqué dans le temps parce qu'on a du chacun monter l'exigence du trait, de la couleur... J'ai travaillé tout à fait différemment ; en me rapprochant de la BD, je m'éloigne du story-board . En même temps, je réfute absolument le fait que la BD ce n'est pas un story-board . La BD c'est ce qu'on veut. On l'impose ou ne l'impose pas. C'est comme la peinture... qu'est-ce que la peinture ? Si on regarde tous les styles de peintures... Qu'est-ce que la photo ? Il y a des photos. John Mc Enroe servait au tennis comme jamais personne n'aurait pu imaginer qu'on serve... cela dit il gagnait.

LG : Le monde de la BD ne vous a pas accueilli les bras ouverts...

Jean-Jacques Beineix : Oh non.

LG : Vous vous y attendiez ?

Jean-Jacques Beineix : Oui et non. J'ai toujours connu un accueil terrible, à commencer par mes films.

LG : Par la critique peut-être mais pas par le public...

Jean-Jacques Beineix : Oui et d'ailleurs vendre entre 9000 et 10 000 exemplaires d'un premier album, ça va. Je souhaite à tout le monde de ne pas faire pire. Ce n'était pas un accueil négatif mais de véritables hurlements ! Il faudra voir avec le temps. J'ai rencontré des gens qui ne sont pas des spécialistes de BD mais qui en lisent et qui ont vraiment aimé cet album, qui l'ont compris et qui ont pris du plaisir. Tout ça est très théorique. Je pense que si j'étais un inconnu, on ne dirait pas tout à fait la même chose. Si je ne venais pas du cinéma, on ne dirait pas tout à fait la même chose. Est-ce vraiment objectif de dire qu'il y a une invasion de people dans la BD ?

LG : Non. Par rapport à la totalité de la production BD cela représente un nombre assez ridicule.

Jean-Jacques Beineix : Voilà ! Alors qu'on a dit qu'il y a une invasion ! En disant cela, déjà on raconte des histoires. Ensuite on dit : « le dessin est approximatif » . Ouvre t-on les albums de BD qui paraissent ? Ou alors y a t-il des personnes qui ont le droit de faire un dessin approximatif ? Non, le fait est qu'on nous a fait un procès. Il est vrai que je viens d'un monde médiatisé, et on s'imagine plein de choses. Il y a des choses amusantes dans ce qui a été dit. Je les ai d'ailleurs relevées et j'ai l'intention de les commenter. Ce métier m'a appris une chose : dans l'art de la guerre, on doit connaître son adversaire. C'est toujours le même mais il prend des visages différents. Que vous soyez dans la peinture, dans le dessin, dans la photo, dans la danse... c'est toujours pareil. C'est la même résistance à quelque chose que l'on ne connaît pas, à quelque chose de différent. Si on s'impose, on aura gagné. Dans le cas contraire, nous passerons pour des imbéciles. De toute manière, il y des choses avec lesquelles je m'accorde très bien dans les critiques qui ont été faites. C'est un premier album, il y a de grosses failles. On peut faire beaucoup mieux et le second album est déjà nettement mieux. Le troisième sera encore meilleur et on y arrivera coûte que coûte. Il y a eu à mon avis un mauvais procès. Et d'une certaine manière, en leur répondant, je leur rends service. Mais je ne cèderai pas là-dessus, je suis un trop vieux lutteur pour céder. Je les ai déjà emmené dans cette discussion et ils suivent. Ca va très bien de côté-là. Certains commencent à réfléchir lorsqu'ils voient quelqu'un qui vient de l'extérieur qui se bat contre vents et marrées, qui leur demande de regarder les choses autrement, qui affirme se poser un certain nombre de questions et qu'ils devraient s'en poser aussi. Est-ce que j'ai dit que j'allais révolutionner la BD ? Ai-je réellement dit ça un jour? Ai-je dit que j'allais révolutionner le cinéma ? Même quand des gens m'ont dit que j'étais le chef de file d'un certain cinéma, je leur ai demandé : « Attention, mais où sont les autres ? » . De quoi me parlez-vous ? Non, j'essaie de faire comme je peux, aussi bien que je peux, avec beaucoup de passion, de sincérité, de travail. Je ne peux pas laisser dire : « Vous n'avez rien foutu, vous n'avez pas travaillé » . Ce n'est pas vrai. Bruno a beaucoup travaillé et je l'ai fait chier pour qu'il travaille encore plus ! On a tous beaucoup bossé. Alors peut-être que nous n'avons pas très bien réussi à certains endroits... J'ai le même regard que sur mes films : dès que j'en termine un, je me dis : « Vite, faisons le suivant ; celui-là n'est pas bien, l'autre sera mieux » .

Il y a un vrai désir : pour un cinéaste, c'est de mesurer ce qu'il faut épurer, ce qu'il faut encore travailler, trouver où il faut aller lorsqu'on s'aperçoit que le point de fuite est bien plus loin qu'on ne croyait. J'ai fait des expériences. Il y a des outils nouveaux qui touchent aussi les dessinateurs de BD. Qui travaillait sur une palette graphique il y a quelques années ? Quasiment personne. Et aujourd'hui ? La plupart des auteurs utilisent ces nouveaux outils même si certains continuent à travailler à l'encre de chine, à l'aquarelle... Les outils changent.

LG : Comme pour le cinéma avec le développement du numérique...

Jean-Jacques Beineix : Pareil. J'ai été un des premiers à avoir monté un de mes films non pas en numérique, mais en U-Matic ! Roselyne et les lions est entièrement monté en U-Matic. Pour la première fois des monteuses ont dû se servir de calculettes pour raccorder les 25 images/sec de la vidéo au 24 images/sec du cinéma ! Ce travail a été laborieux ! On nous a traité de fous mais on l'a monté. J'avais déjà commencé avec 37°2 . Après avoir monté la version de trois heures, j'ai monté une version de deux heures sur un banc cut U-Matic en un week-end . J'ai trouvé mes grandes coupes avec ce moyen ce qui n'était pas possible avec la pellicule. Et j'ai pu le faire tout seul. Une autre de mes expériences. C'est formidable d'avoir la possibilité de passer du dessin à la peinture au cinéma... pour s'exprimer. Évidemment je sais que je ne serai jamais Michel-Ange, ni un pianiste comme Sviatoslav Richter. Pourtant j'ai beaucoup de plaisir à jouer du piano. C'est vrai, je n'emmerde pas le monde à faire des concerts.

LG : Pas encore... [rires]

Jean-Jacques Beineix : Mais on oblige personne à acheter mes BD. On verra bien comment sera perçu ce second album.

LG : Êtes-vous un lecteur de BD ?

Jean-Jacques Beineix : Oui.

LG : Avez-vous l'impression que votre cinéma est en partie influencé par la BD ?

Jean-Jacques Beineix : C'est ce qu'on m'a dit lorsque j'ai fait mon premier film et cela m'a vraiment surpris car je pensais que c'était des univers très différents. En plus la BD qui m'a influencé étant gamin, c'est la BD franco-belge. J'adorais E. P. Jacobs ; j'ai rêvé d'adapter au cinéma La Marque Jaune .

Lorsque j'étais en Belgique avec Jean Van Hamme, qui était co-scénariste de Diva , et non pas scénariste comme cela a été souvent dit, je le bassinais avec E. P. Jacobs. J'avais d'ailleurs dit à ma productrice que mon prochain film serait La Marque Jaune . Elle m'avait répondu : « Faites déjà ça et on verra après » . Deux ans après, sans me le dire, elle a acheté les droits. Je n'étais au courant de rien et j'étais à cent mille lieux de ça. Et lorsqu'elle a acquis les droits, E. P Jacobs lui a envoyé une lettre dans laquelle il disait que, pour tourner l'adaptation de sa BD, il avait pensé au jeune réalisateur d'un film qu'il venait de voir, Diva , où à chaque instant il pensait voir apparaître la Marque Jaune. Et il avait raison. D'ailleurs, dans la partie qui se passe dans l'usine Citroën, c'est exactement les docks de Londres. Et il y a même un plan hommage que personne n'a vu, où le personnage est contre la verrière, qui est totalement inspiré de La Marque Jaune . Mais cette lettre s'est malheureusement perdue. C'est bien dommage.

En même temps, mon cinéma n'est pas de la BD. À l'époque ce n'était pas un compliment. On cantonnait la BD dans un monde sans femmes, sans sexe, en deux dimensions, et plutôt pour les enfants. Terrible opinion des enfants ! C'est d'une bêtise quand on sait l'imaginaire d'un enfant, sa capacité d'invention, le génie d'un enfant... Maintenant la BD est quelque chose d'extrêmement complexe. Je ne lis pas énormément de BD parce que je n'en ai pas le temps. Mais quand je suis entré dans cet univers là, ce qui m'intéressait c'était de lire la théorie. J'ai découvert l'ouvrage de Scott McCloud L'Art invisible (2) que je considère comme l'un des plus grands livres que j'ai lu. Je peux le lire et le relire. Et j'y trouve des choses nouvelles à chaque fois. Cela devrait être un livre obligatoire dans l'enseignement... et encore plus dans l'éducation à l'image. À la FEMIS, ils devraient commencer par lire ça. Pareil aux Beaux-Arts.

LG : En effet, c'est très intelligent.

Jean-Jacques Beineix : C'est brillantissime ! Vous imaginez si vous voulez développer avec des mots tout ce qu'il exprime en un dessin ? C'est d'une telle profondeur qu'il faudrait un pavé d'au moins 800 pages ! Donc la BD n'est pas un art simple. McCloud a une grande humilité et qui dit à chaque lecteur : « Quoique tu lises, tu n'en auras jamais assez. » . La BD s'est affranchie de beaucoup de choses, elle s'est affranchie des genres en les mélangeant, elle s'est métissée. Elle est de toute manière plurielle parce que c'est de l'image, du texte et de l'invisible. Ce sont des onomatopées, ce sont des vibrations, c'est une manière de recréer le mouvement, qui n'est pas le mouvement de la photo ni du cinéma, mais un mouvement des deux en même temps. La photo et le cinéma sont deux arts qui ont une période commune. Mais la BD est bien antérieure, même si ce n'était pas encore appeler BD à l'époque. Il y a eu la gravure, la peinture, un triptyque c'est déjà une BD...

LG : ou encore La tapisserie de Bayeux comme en parle McCloud dans son livre...

Jean-Jacques Beineix : Oui, bien sûr. Tout ce qu'il dit tombe sous le sens, c'est évident. C'est fascinant. Moi je ne rigole pas quand je prends une BD. C'est pour cela que je n'aime pas qu'on se moque de notre travail. La BD que nous avons faite a plein de défauts mais elle a aussi plein de sens, de double sens et elle raconte plein de choses, elle n'est pas sur un seul niveau.

Il y a des auteurs de BD qui sont plus fréquentables que certains réalisateurs, car ils ont plus d'authenticité. Les gens qui dessinent sont rarement des « tocards » ! Il y a juste quelques imposteurs...

LG : Il y en a partout !

Jean-Jacques Beineix : J'aime la BD, j'y passe du temps... et pourtant ce n'est pas du tout rentable.

LG : Peut-être pas encore...

Jean-Jacques Beineix : Non, pas par rapport à d'autres auteurs. J'ai arrêté de faire de la pub il y a plus de dix ans. Si vous saviez ce que j'ai refusé et ce que je refuse encore.

LG : Pourquoi refuser ?

Jean-Jacques Beineix : Justement, à cause de la BD. Quand on me propose de faire le film pour la coupe du monde de football... en allemand ! Vous imaginez ce que je refuse ? Et pourquoi je le refuse ? Parce que je suis en train de faire du coloriage.

LG : [Rires] C'est plutôt bien, non ?

Jean-Jacques Beineix : C'est magnifique.

LG : J'ai du mal à bien comprendre cet accueil si défavorable du monde de la BD. Les vrais artistes sont, à mon sens, des touche-à-tout. Et il y en a plusieurs dans la BD. Si on prend l'exemple de Mœbius qui est dessinateur, scénariste, il a aussi collaboré pour le cinéma, il a fait un film d'animation, il a participé à la création de jeux vidéo, etc. On ne lui reproche jamais rien à lui, pourtant tout n'est pas toujours très réussi. Par exemple son dessin animé, Arzach a fait un bide.

Jean-Jacques Beineix : Non, c'est vrai, vous avez raison.

LG : Il y a aussi Bilal. Il est vrai que les critiques cinéma ont été très sévères avec ses deux premiers films, beaucoup moins avec le dernier.

Jean-Jacques Beineix : Est-ce que c'est un truc seulement Français ? En grande partie, mais pas seulement. On est cadré... quand on fait un « truc » on n'a pas le droit d'en faire un autre. Mais vous êtes mieux placé que moi pour réfléchir à ça. J'ai gardé un côté naïf qui me reste de l'enfance. Parfois je m'aventure sur des terrains où il y a marqué « Défense d'entrer » ou « Terrain miné » , mais je m'en rends compte après. En même temps j'ai un côté teigneux. Heureusement que j'étais blindé. J'ai tellement pris de coups depuis tellement d'années ! Grâce à ces coups, je sais que rien n'est acquis et cela m'a été assez utile ; cela m'a rendu plus exigeant.

LG : Quels sont vos projets ? Un troisième album ?

Jean-Jacques Beineix : Oui, et un numéro 4... On a changé d'éditeur, on ne s'est pas entendu avec le dernier. Je ne veux pas rentrer dans cette cuisine là, pas maintenant car je n'ai pas assez de recul, mais je reviendrai sur cette non-relation. En partie due à de mauvaises raisons... certains ont été d'une férocité rare ; aller jusqu'à pétitionner contre une BD, aller jusqu'à demander l'autodafé, j'avais rarement vu ça ! Même dans le cinéma. On m'avait d'ailleurs dit de mon dernier film qu'il sentait la mort. Ce qui n'est pas complètement faux. Que c'était un non film. Mais jamais jusqu'à la réaction provoquée par la BD. Il y a des gens qui sont très en souffrance. Et j'étais un intrus. Lorsque je viens au festival d'Angoulême, je suis une provocation vivante. Je croise de ces regards... Bon la moitié, c'est de la paranoïa... Les gens doivent se demander qui est ce type qui parle à Laurent Boyer ! Ils le regardent lui, pas moi. [JJB fait référence à une émission radio qu'il a faite en direct du festival, animée par Laurent Boyer]

LG : Non, les gens vous reconnaissent. On vous voit à la télé.

Jean-Jacques Beineix : Là, vous ne m'avez vu qu'une fois au Cercle de Minuit . Pour cet album je n'ai fait qu'une télé. Si vous m'avez vu plus souvent, c'est une illusion !

LG : Certes, mais j'ai l'impression qu'on vous voit régulièrement à la télé... et souvent pour donner votre avis, sur des sujets très différents ! Je me rappelle du Loft , par exemple.

Jean-Jacques Beineix : Oui, toujours pour défendre les artistes, pour interpeller les politiques pour des combats sur la liberté d'expression. Pour défendre tous les artistes, y compris ceux issus de la BD qui n'ont pas encore compris qu'on va leur donner la licence légale. Tu vas bientôt pouvoir télécharger telle BD pour sept euros. Les mêmes jeunes qui aujourd'hui manifestent pour la sécurité de l'emploi - et ils ont de vraies raisons pour le faire - veulent aussi le téléchargement gratuit. Ils se fichent si la conséquence est de mettre une dizaine de gens au chômage. J'exagère peut-être un peu, mais peut-être qu'eux aussi exagèrent un peu. La vérité est entre les deux.

LG : C'est plus facile pour Jean-Jacques Beineix que pour une personne lambda d'éditer une BD ? J'ai vu pendant le festival de nombreux jeunes - et moins jeunes - faire la queue pour rencontrer un éditeur et leur présenter leur projet. Même traitement pour vous ?

Jean-Jacques Beineix : Bien sûr que c'est plus facile quand on s'appelle Jean-Jacques Beineix. En ce qui concerne la queue, la liste d'attente est toute aussi longue pour le livre ou pour le cinéma. Il serait intéressant de regarder quel est le pourcentage de gens qui veulent faire des BD, qui y arrivent, et qui font plus d'un album. Dans le cinéma, s'il y a cent personnes pour un premier film, elles ne sont plus que dix à faire un deuxième film et une à faire un troisième film. Le ratio n'est pas exact, mais l'idée est là. Je ne suis pas très à l'aise ici à Angoulême, comme je ne suis pas très à l'aise à Cannes non plus. Alors que cette ville, c'est plus ma ville que la plupart des auteurs ici présents... je suis né dans le coin.

LG : C'est peut-être à cause de cette facilité qu'il y a une telle agressivité à votre encontre...

Jean-Jacques Beineix : Tout compte fait, ils m'ont fait payer cette facilité à un tel prix qu'en faisant le bilan, ce n'était pas si facile que ça ! J'étais une cible tellement facile qu'ils y sont allés beaucoup plus que sur quiconque. Alors que personne ne leur avait jamais répondu, on leur a répondu. On a installé un dialogue... et d'une certaine manière ce dialogue est en train de se créer. Ils se sont trompés de cible. Et en même temps je suis très dur à descendre, je suis du genre inoxydable ! Et si on doit mener ce débat, on va le mener jusqu'au bout mais il va falloir qu'ils tiennent la distance. Le défi est lancé mais je le relève. De toute manière tout ceci a été constructif. Il ne faut pas oublier que tout ce qui est écrit reste. Et nous le relirons plus tard !

LG : À quoi pourrait-on comparer un éditeur de BD dans l'industrie du cinéma ? Un producteur ? Y a-t-il le même rapport entre producteur/réalisateur et éditeur/auteur ?

Jean-Jacques Beineix : Non. D'abord, je suis particulier dans le cinéma. Dès mon premier film, j'ai eu un échange particulier avec mon premier producteur - qui était probablement le producteur le plus dur, le plus brutal de toute la place de Paris - il s'appelait Serge Silbermann. Je raconte cela dans mon livre car je m'en souviens comme si c'était hier. Nous étions devant la salle Pleyel, lui boitait car il avait eu le fémur brisé en dix-sept morceaux, et c'était un vieux juif polonais, un dur de dur, et il me dit : « Qu'est-ce que vous voulez faire plus tard ? » . Je lui ai répondu : « Je voudrais avoir mon nom en grand, comme Truffaut, au-dessus du titre » . « Et pourquoi ? Vous êtes fou ? » « Pour pouvoir me passer de vous ! » Et je n'avais pas encore commencé à tourner le film. « Vous êtes mégalomaniaque ! » « Non, je veux simplement me passer de vous » . Je n'ai eu de cesse de créer ma maison de production et j'ai toujours fait mes films. Je les ai fait avec une équipe bien sûr, un chef opérateur, un directeur de production, avec un ingénieur du son, avec des gens qui m'ont dit des trucs... des choses admirables et des conneries. Je n'ai jamais eu vraiment de producteur. J'ai décidé de m'en passer parce que ceux avec lesquels j'ai commencé, si je les avais écouté, Diva ne se serait pas appelé Diva , il n'y aurait pas eu d'opéra au début, on aurait coupé la moitié des choses qui sont intéressantes, et je ne me serai jamais fait insulté parce qu'il y avait trop de reflets et d'images inutiles dans mon film. C'est la même raison pour laquelle je n'ai jamais réussi à faire un film à Hollywood. Quand je dis « réussi », je suis un peu sévère avec moi. Il serait plus juste de dire que je suis parti, j'ai dit merde.

LG : Sans regret ?

Jean-Jacques Beineix : Avec beaucoup de regrets ! Jean-Pierre Jeunet était plus malin que moi, ou plus intelligent, ou les deux parce qu'il a somme toute réussi cette expérience. Mais on n'a probablement pas le même tempérament. Je suis assez inadaptable en définitive... J'adapte les choses à ma vision. Je le fais dans le cinéma mais dans la vie c'est impossible. Ou alors vous devenez un tyran...heureusement que je n'ai pas le pouvoir sinon j'aurais fait un dictateur extraordinaire. Vous pouvez être un tyran dans une œuvre, pas sur un plateau, pas vraiment, ça ne marche pas. On a souvent tendance à raconter ça, à dire ça parce que ça fait bien. Mais en fait, ce n'est pas si vrai que ça, sinon les gens vous envoient sur les roses, il faut les mener quelque part. Il faut les faire rêver. On n'envoie pas les gens au casse-pipe comme ça ou alors avec un couteau sous la gorge ou en les saoulant avec un mauvais alcool. Les kamikazes ne partaient pas de leur plein gré. Il faut quand même faire rêver les gens. Glénat n'a jamais été un éditeur pour moi. Il a été le vecteur d'une BD qu'il a distribué.

LG : Il ne vous a imposé aucune contrainte, un nombre de pages limités... ?

Jean-Jacques Beineix : Aucune, aucune. J'ai l'impression qu'ils ont vu une affaire dans L'affaire du siècle . Mais il faut se méfier des affaires, elles ne sont pas toujours bonnes. À défaut d'être une affaire, c'est une jolie histoire. Et ça me va très bien. J'ai une manière de faire, de me « démerder » qui fait que je finis toujours par faire ce que j'ai envie de faire. C'est ce que j'essaie d'expliquer dans mon livre, si j'avais dû avoir un producteur, j'aurais eu une autre carrière. Au lieu d'avoir fait six films péniblement, j'en aurais fait douze. Je serai milliardaire et peut-être que je ne vous répondrais même pas !

LG : [rires] J'ai de la chance que vous ne soyez pas si riche !

Jean-Jacques Beineix : Je dis la vérité. Je suis moi-même producteur. Maintenant je produis les autres et je me rends compte combien c'est difficile. Les artistes sont très difficiles. C'est dur d'aider quelqu'un, de participer aux rêves de quelqu'un. Au fond je suis incapable de vous dire aujourd'hui où est la vérité... je crois qu'il n'y en a pas. On ne peut aider que les gens qui ont besoin de vous et jusqu'à un certain point. C'est un beau métier producteur et très peu de gens savent bien le faire. C'est comme pour les éditeurs. J'ai l'impression d'être un arbre un peu tordu et plus personne ne va me redresser. Celui qui va vouloir essayer devra m'abattre ou il se pendra à une de mes branches.

LG : Vous avez encore envie de faire des films ?

Jean-Jacques Beineix : Oui

LG : Est-ce que l'expérience que vous avez eu avec la BD, et que vous allez continuer d'avoir avec vos deux prochains albums, va-t-elle changer votre regard pour faire un film ?

Jean-Jacques Beineix : Certainement. La première BD a été colorisé par Paul Convard qui a fait les deux tiers du travail. Je n'étais pas content de ce travail. C'est pourquoi je me suis mis à faire quelque chose à laquelle je n'étais pas tout à fait préparé. Mais je peins depuis des années. J'étais un semi débutant. La couleur du deuxième tome a été faite par Déborah Roubane. Mais elle l'a fait avec moi dans le sens où j'ai été un directeur artistique. C'est elle qui a fait le plus gros du travail. Je suis repassé sur plein de choses, je l'ai poussé à aller plus loin. On a fait un travail d'équipe bien qu'elle ait fait un plus gros travail que moi. À mon niveau cette expérience m'a fait évoluer dans ma peinture. Je me suis remis à dessiner laborieusement, du dessin académique, avec le peu que j'avais appris au lycée. Car à mon époque on avait de vrais cours de dessins avec du drapé, de la poterie, des modèles, etc. Et puis en médecine, j'en ai dessiné des squelettes et des organes ! C'est formateur tout de même. Et je me suis rendu compte à quel point ma main avait gagné, mes traits avaient gagnés de mon expérience dans la BD. Maintenant, en ce qui concerne le scénario, je n'ai qu'une envie : c'est de faire le film. Je sais que j'ai gagné de réécrire une huitième fois ce scénario ! Ça va aller très vite. Justement le passage par le dessin m'a montré qu'on pouvait encore complexifier et simplifier en même temps.

LG : De quelle manière ?

Jean-Jacques Beineix : Les dessins vous permettent d'aller à l'essentiel. Le dessin m'a permis de faire ce parcours que j'aurais probablement fait en faisant un film de plus. Sauf que c'est très difficile à mesurer car on est dans quelque chose qu'on ne peut pas mesurer. C'est de l'ordre de l'expérience. Ce serait peut-être comme la Formule 1. Les pilotes sont des virtuoses, tout se calcule au millimètre, sans avoir droit à la moindre erreur. Si vous mettez Schumacher dans une voiture de rallye, il fera un temps moins bon mais il va apprendre quelque chose. C'est le même métier : quatre roues, des trajectoires, de la glisse, des sensations mais ce ne sont pas les mêmes instruments, la même réponse. Mais si vous prenez un pilote de moto, peut-être qu'il ne fera pas du tout un temps en F1.

LG : C'est sans compter Valentino Rossi qui devrait bientôt faire de la F1...

Jean-Jacques Beineix : Ce n'est pas encore fait... mais je suis très intéressé ! La course est une des passions de ma vie. Quoiqu'il en soit, la BD m'a apporté quelque chose en tant que peintre car je suis passé au figuratif figurez-vous ! Depuis je fais des tableaux figuratifs. Je suis sorti de ma coquille et de ma peur. Le dessin c'est naturel... pas le piano, pas le tennis. Tout le monde peut dessiner. C'est de l'observation, c'est de la réflexion. C'est un don de très bien dessiner, mais ça se cultive.

Et la BD a modifié ma vision du montage.

Être un peintre très moyen, un photographe besogneux, un pianiste encore plus besogneux, un cinéaste qui se cherche toujours et un écrivain en devenir, m'amènent à pourvoir discuter des heures sur les effets miroirs des arts entre eux. Et aujourd'hui, avec l'arrivée du multimédia, je voudrais bien avoir une seconde vie. Ca tombe bien, la vie commence à soixante ans disent les coréens... et ils sont à l'honneur ici (3).

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Entretien avec Jean-Jacques Beineix réalisé pour Cadrage par Ludovic Graillat à l'occasion du 33ème Festival International de Bande Dessinée d'Angoulême, 2006.

Ludovic Graillat est chargé de mission cinéma PNR/CRDP Midi-Pyrénées, chercheur au LARA (Toulouse II) et membre du comité de rédaction de la revue Cadrage.

NOTES:

(1) « Story-boarder freelance professionnel depuis 1974, Bruno de Dieuleveult est le père du story-board français : il a en effet le mérite d'avoir développé à lui tout seul cette pratique alors inconnue. Ses collaborations avec les plus grands metteurs en scène français comme Jean-Jacques Beineix, Patrice Leconte ou Régis Wargnier font de lui l'un des story-boarders les plus sollicités. Popularité due non seulement à sa grande expérience, mais aussi aux rapports harmonieux qu'il sait instaurer avec le réalisateur lors de l'élaboration du story-board . [...] Bruno de Dieuleveult a toujours dessiné, raconté des histoires en images. D'abord destiné à la bande dessinée, son intérêt pour le cinéma bouscule cette vocation. Il trouvera son métier en dessinant ses premiers story-boards : faire voir les images d'un film avant son tournage ! Il consacre dès lors son activité professionnelle au dessin pour le cinéma, à faire de chaque story-board un objet sur-mesure, adapté à chaque projet de film : notes dessinées pour visualiser rapidement quelques scènes difficiles ou la continuité d'un film, dessins plus finalisés rendant compte de son esthétique, préparation des effets spéciaux, etc. [...] Il a notamment travaillé avec Gérard Oury, Gérard Vergez, Patrice Leconte, Jean-Jacques Beineix, Régis Wargnier, Nicole Garcia, Alain Berbérian, Patrick Braoudé, Douglas Law, Djamel Bensalah, Alain Berliner, Agnès Jaoui... »

(2) Ouvrage paru chez Vertige Graphic en janvier 1999.

(3) Les BD coréennes, les Manhwa , de plus en plus présentes sur les marchés francophones, étaient bien représentées cette année à Angoulême à l'occasion du 120 e anniversaire des relations diplomatiques entre la France et la Corée.


Ludovic Graillat, Cadrage Mai 2006

 

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