Biographie

Hommage au réalisateur Claude Sautet, un cinéma pas si simple.


Il aimait le brouhaha des cafés où l’on se réchauffe entre amis, dans la cohue des heures de pointe et le bruit des verres qui s’entrechoquent sur le zinc. Ses films sentent l’amitié, la convivialité, la solidarité, mais aussi le désarroi des amours en détresse. Claude Sautet restera l’un des rares cinéastes français capable d’enchevêtrer dans un même scénario les destins d’une foule de personnages, dont les noms, aujourd’hui, nous plongent dans la mélancolie : César, Rosalie, Max (et les ferrailleurs), Nelly (et Monsieur Arnaud), sans oublier Vincent, François, Paul et les autres... Claude Sautet est mort à Paris le samedi 22 juillet 2000 à l’âge de soixante-seize ans.


Né à Montrouge (près de Paris) en 1924, il découvre le cinéma dans les salles de banlieue où l’emmène sa grand-mère. Elève de l’IDHEC, il est d’abord critique musical et, toute sa vie, il vouera une véritable passion à Jean-Sebastien Bach. Le tempo de ses films n’est-il pas réglé comme du papier à musique ? A ses débuts, Claude Sautet est d’abord assistant-réalisateur, puis scénariste bien connu de la profession. Chaque fois qu’un cinéaste est en panne sur un script, on l’appelle. François Truffaut l’avait baptisé «  le ressemeleur de scénarios ».
Oublions Bonjour sourire (1955), une comédie qu’il avait reniée : son « premier » film (Classe tous risques, 1959) est un polar, avec Lino Ventura et Jean-Paul Belmondo. D’emblée, s’il utilise les « rimes » du film noir (action, danger, trahison), il s’intéresse plus à l’étude de caractères qu’aux ressorts du suspense. Sa démarche le rapproche d’un Jacques Becker, dans son goût pour la chaleur humaine et sa recherche d’authenticité.
Pourtant, ce portrait d’un gangster solitaire abandonné par ses proches passe inaperçu, malgré la présence de Belmondo, qui triomphait alors dans A bout de souffle, le premier long-métrage de Jean-Luc Godard. Pour les jeunes de la Nouvelle Vague (dont font aussi partie Chabrol, Rohmer, Rivette), la longue carrière de Sautet comme scénariste en fait injustement un homme du passé. Toujours avec Lino Ventura, il enchaîne avec l’Arme à gauche (1964), qui sort dans l’indifférence.

« Les Choses de la vie »

La notoriété viendra cinq ans plus tard, avec les Choses de la vie (1969). Au cours d’un accident de voiture, un architecte qui allait rejoindre sa maîtresse, voit redéfiler toute sa vie. La presse unanime salue la maîtrise de la mise en scène ainsi que les prestations de Michel Piccoli et de Romy Schneider (qui va devenir la comédienne fétiche de Sautet, puisqu’ils feront cinq films ensemble).
Nouveau succès avec Max et les ferrailleurs (1971), où un flic « jusqu’au-boutiste » (Michel Piccoli) s’auto-détruit, s’acharnant à provoquer un flagrant délit en manipulant une prostituée (Romy Schneider), dont il tombera amoureux. Une fois encore, Sautet transcende le polar en le poussant vers l’étude de mœurs, dans une ambiance très noire qui surprend.
Au rythme d’un film tous les deux ans, ses œuvres suivantes vont confirmer l’image d’un spécialiste du portrait de groupe : César et Rosalie (Yves Montand et Romy Schneider, 1972) ; Vincent, François, Paul et les autres (1974) ; Mado (1976) ; Une histoire simple (1978). Tout un public se reconnaît et salue le savoir-faire de l’artisan.
On remarque des constantes, comme ces fameuses scènes de bistrots enfumés, où tout le monde parle haut pour se rassurer, tandis que grouillent les serveurs. « A chaque film, avouait Sautet, je me dis toujours : non, cette fois tu n’y tournes pas. Et puis, je ne peux pas m’en empêcher. Les cafés, c’est comme Paris, c’est vraiment mon univers. C’est à travers eux que je vois la vie. Des instants de solitude et de rêvasseries. ».

Epoques de crises

Côté social, Sautet peint la nouvelle bourgeoisie moyenne d’après 68. Il observe la vie des cadres, filme leurs résidences secondaires, cocons illusoires où l’on fait la pause dominicale, avant de replonger dans le marasme de la vie professionnelle et des amours contrariées. En toile de fond, on découvre une société inquiète, une crise qui couve. La corruption de la société par l’argent est l’un des grands sujets de Sautet. Personne n’a oublié le rôle quasiment muet de Jacques Dutronc, dans Mado, avec son regard accusateur de futur chômeur sur ses aînés plongés dans les affaires politico-financières.
Sautet fait un cinéma moins « intello » que la Nouvelle Vague, mais intelligent, humain, sociologique, même s’il apparaît aussi et surtout comme un moraliste. En brossant des portraits méticuleux, impeccablement orchestrés, il saisit les traits marquant d’une époque, parle de la grisaille du quotidien, du temps qui passe aussi, avec l’horizon de l’existence qui rétrécit.
Le conflit des générations le préoccupe. Après avoir réuni Yves Montand et Gérard Depardieu dans Vincent, François, Paul et les autres, il confronte Yves Robert à Patrick Dewaere, touchant en ex-drogué qui retrouve son père après quelques années passées en Amérique (Un mauvais fils, 1980).
En 1983, Garçon ! (écrit pour Yves Montand) montre la vie d’une grande brasserie filmée comme une sorte de théâtre en mouvement. Le film, qui semble un peu démodé, est un demi-succès. Mais, après cinq ans de silence, le cinéaste revient en pleine forme avec Quelques jours avec moi (1987), où Daniel Auteuil incarne le riche héritier d’une chaîne de supermarchés sortant d’une maison de repos et larguant les amarres pour une jeune employée de maison (Sandrine Bonnaire). Le film glisse doucement vers le drame. La presse salue le retour en beauté d’un maître du « réalisme psychologique à la française », une étiquette que récusait d’ailleurs Sautet. Et il retrouve sa réputation de peintre des relations déglinguées, sur fond de bonne société provinciale.

Des cœurs en hiver

Ses deux dernières œuvres évoquent la musique de chambre, l’épure, l’intimisme, voire la confidence... Le personnage principal de Un cœur en hiver (1992), d’après une nouvelle de Lermontov, est un « handicapé du cœur », incarné par Daniel Auteuil, qui se blinde contre les sentiments et l’amour des autres. Il est difficile de ne pas voir dans ce film lumineux, plein de silences et de non-dits, un Sautet abordant pudiquement l’auto-critique. Et la filiation est évidente entre Emmanuelle Béart, radieuse dans le rôle d’une jeune violoniste qui veut croire en l’amour, et Romy Schneider.
On la retrouve d’ailleurs dans le film suivant, Nelly et Monsieur Arnaud (Prix Louis-Delluc, César 1996 du meilleur réalisateur et Prix de la critique) qui va encore plus loin dans l’aveu. Le héros incarné par Michel Serrault y est en effet coiffé et maquillé de façon à ressembler quasiment trait pour trait au cinéaste. On suit la relation étrange et ambiguë entre un magistrat à la retraite, misanthrope, solitaire, et une jeune femme au chômage, qui vient de quitter son mari. Deux vies se croisent, l’une en bout de course, l’autre encore à son début. La scène où Monsieur Arnaud abandonne son appartement et ses livres évoque un Sautet conscient d’être au soir de son existence, faisant le vide et le bilan.

Parmi les hommages qui lui ont été rendus, on citera la réflexion du critique de cinéma Didier Peron quand il apprit que Claude Sautet avait longtemps eu le projet d’adapter le Désert des Tartares de Dino Buzzati : « On comprend que cette histoire d’attente absurde face à un ennemi qui ne se montre jamais ait fasciné celui qui, pendant plus de vingt ans, a filmé des gens en manque d’un vrai conflit à empoigner».

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